Suisse à 10 millions : quelles conséquences pour le marché immobilier ?
Publiée: 03 juin 2026
Le 14 juin 2026, la Suisse votera sur l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! », qui vise à limiter la population résidante permanente à 10 millions d’habitants d’ici 2050. À première vue, les implications pour le marché immobilier semblent évidentes : une immigration plus faible entraînerait une demande de logements moins soutenue et réduirait ainsi les pressions à la hausse sur les prix et les loyers. Si ce mécanisme constitue effectivement un canal d’impact central, il ne représente qu’une partie de l’équation. Le fonctionnement du marché immobilier est plus complexe. Une acceptation de l’initiative n’affecterait pas uniquement la demande de logements, mais également leur offre. Dans ce contexte, les tensions déjà marquées sur le marché locatif pourraient même s’accentuer, en particulier durant la période précédant l’atteinte du seuil de 10 millions d’habitants. Cet article analyse, d’un point de vue conceptuel, les principaux mécanismes par lesquels une acceptation de l’initiative pourrait influencer le marché immobilier suisse.
Résumé
- Une limitation de l’immigration avant que la population n’atteigne 10 millions d’habitants atténuerait la demande supplémentaire de logements à long terme. Elle réduirait également la pression à la hausse sur les valeurs de marché des biens immobiliers et des terrains constructibles. En revanche, l’effet modérateur sur les loyers ne se ferait sentir qu’avec un certain décalage.
- Jusqu’à ce que le seuil soit atteint, la demande de logements continuerait à augmenter dans un premier temps. Parallèlement, la perspective d’une limitation future de la demande pourrait déjà rendre les nouveaux investissements immobiliers moins attractifs. Si l’activité de construction devait alors ralentir, l’offre progresserait plus lentement et la pression actuelle à la hausse sur les loyers pourrait s’accentuer.
- La migration est un facteur important, mais non exclusif, de l’évolution des prix immobiliers. L’état du marché du logement, la consommation de surface habitable, les taux d’intérêt et les salaires jouent également un rôle central, tout comme la réaction du secteur de la construction.
Initiative et pénurie de logements
L’initiative « 10 millions » vise à limiter l’immigration en Suisse. Concrètement, le projet exige que la population résidante permanente ne dépasse pas la barre des 10 millions de personnes avant 2050. Dès 9,5 millions d’habitants, le Conseil fédéral et le Parlement devraient prendre des mesures correctives. Si la barre des 10 millions était dépassée pendant plus de deux ans, l’initiative prévoit également, en dernier recours, la résiliation de la libre circulation des personnes avec l’UE.
Le logement joue un rôle central dans le débat sur la votation. L’initiative est présentée comme une contribution à la lutte contre la pénurie de logements. Cet argument trouve un écho, car le marché suisse du logement est actuellement exceptionnellement tendu. Au cours des 30 dernières années, la croissance démographique de la Suisse a été l’une des plus dynamiques d’Europe. Depuis 2000, la population résidante permanente a augmenté d’environ 26 % ; en 2024, le seuil des 9 millions de personnes a été franchi. Parallèlement, le taux de vacance des logements publié par l’Office fédéral de la statistique n’était plus que de 1,0 % en 2025 au niveau national et l’offre de logements locatifs évolue à un niveau très bas. Outre la faible activité de construction, le recul du taux de logements vacants est également lié à la forte croissance du nombre de ménages au cours des dernières années. C’est précisément là que l’initiative intervient : elle promet de freiner la croissance démographique future et de réduire ainsi la pression sur le marché du logement.
Atteinte des seuils
Selon les prévisions démographiques de Wüest Partner, la Suisse devrait atteindre la barre des 9,5 millions d’habitants en 2031 ; la barre des 10 millions serait vraisemblablement franchie en 2041. Cette trajectoire est proche du scénario de référence de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Toutefois, comme les prévisions démographiques sont incertaines, même indépendamment des interventions politiques, il vaut la peine d’examiner des scénarios alternatifs : dans le scénario haut de l’OFS, les deux seuils seraient atteints dès 2029 et 2033 respectivement. Dans le scénario bas de l’OFS, en revanche, la population commence à diminuer à partir de 2043, sans jamais dépasser la barre des 9,5 millions de personnes.
Dans son scénario de référence, Wüest Partner part de l’hypothèse qu’environ 90 % de la croissance démographique en Suisse continuera de provenir de l’immigration. L’évolution de la population au cours des prochaines décennies dépendra donc largement du solde migratoire net, c’est-à-dire de la différence entre les arrivées et les départs internationaux. Si l’immigration devait effectivement diminuer sensiblement une fois le seuil des 10 millions d’habitants atteint, la population suisse se stabiliserait à moyen terme autour de ce niveau. Le graphique présente, à titre illustratif, un scénario de mise en œuvre possible. Celui-ci s’inspire librement d’une proposition élaborée par un bureau de conseil mandaté par l’administration fédérale. Dans ce scénario, Wüest Partner considère comme plausible un ralentissement progressif de l’immigration dès les années 2030, suivi d’une stabilisation de la population à partir du milieu des années 2040, une fois la barre des 10 millions d’habitants atteinte.
Deux phases d’impact
L’acceptation de l’initiative devrait avoir un impact sur le marché immobilier en deux temps :
Dans un premier temps, la population continuerait de croître durant la période de transition séparant la votation de l’entrée en vigueur de mesures capables de freiner sensiblement l’immigration. Parallèlement, le secteur de la construction et de l’immobilier, où les anticipations jouent un rôle déterminant, commencerait déjà à intégrer la perspective d’un ralentissement durable de la demande.
À plus long terme, une fois les seuils atteints, l’immigration serait effectivement entravée. Le marché immobilier évoluerait alors vers un nouvel équilibre caractérisé par une croissance structurellement plus faible de la demande de logements que celle observée au cours des deux décennies précédant la votation.
Phase préliminaire : aggravation de la pénurie de logements
Jusqu’à ce que les seuils soient atteints, la population de la Suisse devrait continuer de croître, car l’attractivité du pays reste élevée. La demande de logements continuera donc d’augmenter durant cette phase, quel que soit le résultat de la votation. En revanche, l’évolution de l’offre est moins claire. Si l’acceptation de l’initiative conduit à anticiper une croissance démographique nettement plus faible à long terme, ces nouvelles perspectives pourraient influencer l’activité de construction bien avant que le seuil des 10 millions d’habitants ne soit atteint. Or, les décisions d’investissement immobilier reposent largement sur les anticipations, avec des effets potentiellement contradictoires.
- D’une part, la construction de logements supplémentaires devient moins attrayante si l’évolution de la demande à long terme semble incertaine. Par conséquent, moins de capitaux seront investis dans de nouveaux logements. Cela serait particulièrement sensible dans les communes d’agglomération, qui ont récemment connu une forte croissance, notamment parce que les migrations internes en provenance des villes s’y sont déplacées et qu’il était relativement facile de construire des logements supplémentaires. Au lieu de cela, le capital devrait être davantage investi dans la modernisation du parc immobilier existant dans des endroits attractifs à long terme. De plus, la mise en œuvre de l’initiative serait liée à une grande incertitude. Et il est bien connu que l’on investit moins en période d’incertitude.
- D’autre part, cela incite à utiliser encore les réserves de construction existantes et à commercialiser rapidement les projets tant que la population continue d’augmenter. Actuellement, certains propriétaires retiennent des terrains à bâtir pour ne les développer que lorsque les prix de vente auront encore augmenté. Si cette spéculation – tout à fait rationnelle – disparaissait, l’activité de construction pourrait même augmenter à court terme.
Voilà pour la théorie. Dans la pratique, les processus de planification et d’autorisation sur le marché de la construction sont longs et les différentes phases s’imbriquent les unes dans les autres. En 2025, de nombreux projets de construction ont été approuvés ; la grande majorité de ces projets devraient être poursuivis malgré le changement de situation. Dans les années suivantes, l’acceptation de l’initiative pourrait encore accentuer la pénurie de logements, dans la mesure où les incitations à construire de nouveaux logements devraient globalement s’affaiblir. Parallèlement, la population continuerait à croître dans un premier temps. La demande et l’offre actuelles de logements déterminent donc en premier lieu les loyers de marché.
La situation est différente pour les valeurs de marché actuelles des immeubles de rendement, des logements en propriété et des terrains à bâtir. Contrairement à la demande de logements ou à l’activité de construction, ces marchés intègrent déjà les anticipations relatives à l’évolution future. Une pression à la baisse sur les prix pourrait donc se manifester dès la phase de transition suivant une éventuelle acceptation de l’initiative. Cet effet devrait être particulièrement marqué pour les terrains à bâtir. Leur valeur dépend en effet des revenus futurs attendus des projets qui pourront y être réalisés. Si les investisseurs anticipent une croissance démographique plus faible à long terme, ils s’attendront également à une progression moins soutenue des loyers et des prix de l’immobilier. Cette révision des perspectives pèserait sur la valeur des terrains. À cela pourrait s’ajouter une diminution de l’attractivité de la Suisse en tant que destination d’investissement, susceptible d’exercer une pression supplémentaire sur les prix des actifs immobiliers.
Effets sur les prix à long terme
Il est indéniable que la croissance démographique augmente la demande de logements et donc les prix. Il existe de nombreuses preuves empiriques. Pour la Suisse, Helfer, Grossmann et Osikominu (2023) le montrent par exemple dans une étude issue d’un travail de fin d’études primé par Wüest Partner en 2015. Ils estiment qu’une immigration annuelle nette de 1 % de la population a récemment fait augmenter les prix des logements en propriété et les loyers de l’offre en Suisse d’environ 2 %. Le modèle de la valeur fondamentale de Wüest Partner va également dans ce sens : selon ce modèle, une croissance supplémentaire de la population de 1 point de pourcentage augmente la croissance des prix des logements en propriété d’environ 1,5 point de pourcentage. Dubois et Weinert (2024) concluent en outre qu’une croissance démographique de 1 % augmente les loyers de marché de 1 %. A contrario, cela signifie qu’une croissance démographique plus faible devrait freiner les loyers de l’offre et les prix.
Les loyers plus directement touchés que les prix des logements
En ce qui concerne les prix des logements en propriété, l’effet direct d’une baisse de l’immigration devrait être moins important que pour les loyers de l’offre. Premièrement, la formation des prix sur le marché des logements en propriété est davantage influencée par les taux d’intérêt, les conditions de financement, les attentes en matière de rendement et la pénurie de l’offre que par la seule croissance des ménages. Deuxièmement, la proportion de ménages étrangers propriétaires de leur logement est nettement plus faible que celle des Suisses. En 2023, 44 % des ménages composés exclusivement de personnes de nationalité suisse étaient propriétaires de leur logement. Pour les ménages sans nationalité suisse, cette proportion n’était que de 12 %.
Même après plusieurs années en Suisse, les immigrés restent donc majoritairement des locataires. Cela s’explique notamment par des restrictions réglementaires, un âge en moyenne plus bas et des séjours souvent prévus pour une durée limitée ou encore par un capital propre plus restreint.
Effets indirects sur la demande et l’offre
Il est important de noter que les effets empiriques cités ci-dessus sont des analyses « toutes choses égales par ailleurs ». Elles supposent que seule la croissance démographique change, tandis que les autres conditions-cadres, telles que le taux de vacance des logements, restent inchangées. Or, l’acceptation de l’initiative ne devrait pas seulement influencer l’évolution démographique, mais aussi d’autres facteurs pertinents pour les prix de l’immobilier.
Ainsi, l’initiative affaiblirait le potentiel économique à long terme de la Suisse : en 2025, 35 % de la population active était de nationalité étrangère. Si la disponibilité de la main‑d’œuvre immigrée diminuait, la croissance économique s’en trouverait probablement ralentie. Le secteur de la construction, qui devrait contribuer à atténuer la pénurie de logements en augmentant la production de logements, serait particulièrement touché. Dans le secteur principal de la construction, la proportion d’étrangers est d’environ deux tiers. Aujourd’hui déjà, une pénurie structurelle de main‑d’œuvre qualifiée s’y dessine ; d’ici 2040, il manquera environ 5600 travailleurs dans le secteur de la construction, ce qui correspond à environ 16 % des besoins. Une restriction supplémentaire de l’immigration pourrait donc certes freiner la demande de logements, mais elle pourrait parallèlement réduire sensiblement les capacités de construction de logements supplémentaires.
À cela s’ajoute le fait que la consommation d’espace de la population réagit aux prix. Il est tout à fait possible qu’un ralentissement de la croissance des prix favorise la formation de ménages et que la consommation de surface habitable par habitant augmente.
Importance de la situation du marché
Il reste à savoir, d’une part, comment l’initiative serait mise en œuvre en cas d’acceptation et, d’autre part, dans quel état se trouverait le marché immobilier au moment d’un éventuel gel de l’immigration. Si le marché reste très tendu, une limitation de la demande aurait un effet sensible. En revanche, s’il se trouve déjà dans une phase de plus forte expansion de l’offre ou d’affaiblissement de la conjoncture, l’effet direct serait moins important. Le niveau des prix de l’immobilier lorsque les limites de population prévues seront atteintes ne dépend pas uniquement de la taille de la population. Pour les logements en propriété, ce sont surtout les taux d’intérêt hypothécaires, la prospérité et l’inflation qui sont déterminants ; dans le segment locatif, le taux d’intérêt de référence ou le taux de vacance des logements influencent également l’évolution des prix. L’immigration influence donc indubitablement la formation des prix, mais son effet s’inscrit dans un contexte plus large.
Le rôle clé du secteur de la construction
Le secteur de la construction joue un rôle clé dans la dynamique du marché immobilier. Il détermine si une demande croissante de logements peut être rapidement absorbée par une offre supplémentaire. Si de nouveaux logements peuvent être construits rapidement en cas de besoin, la pression à la hausse sur les loyers reste limitée. Dans ce cas, on parle d’offre élastique. En Suisse, cela n’a clairement pas été le cas au cours des dernières décennies. Selon Caldera et Johansson (2013), l’élasticité-prix de la construction de nouveaux logements n’est aussi faible dans aucun des 21 pays de l’OCDE étudiés que dans notre pays. En période de forte croissance des ménages, les prix de l’offre augmentent donc considérablement, ce qui rend la recherche d’un logement plus difficile pour de nombreux ménages.
L’initiative populaire soumise au vote n’est pas un instrument approprié pour désamorcer la pénurie de logements. Au contraire, dans la phase de préparation, elle pourrait même freiner davantage l’offre de logements à prix modérés. À long terme, une limitation de l’évolution démographique contribuerait certes à éviter que ne se reproduise la situation actuelle, dans laquelle la production de logements ne parvient pas à suivre la croissance rapide des ménages. En d’autres termes, l’initiative s’attaque à une cause structurelle de pénurie, mais ne résout pas la situation actuelle à court terme.
Indépendamment du résultat de la votation, le marché de la construction local devrait donc être développé de manière à ce que l’offre de logements suive mieux l’évolution de la population. Il ne s’agit pas d’augmenter le nombre de logements sur l’ensemble du territoire, mais de créer rapidement des logements supplémentaires dans des endroits bien desservis pendant les périodes de forte croissance des ménages.
Conclusion
La forte croissance démographique de la Suisse au cours des dernières décennies a laissé des traces évidentes sur le marché immobilier. Dans ce contexte, l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions !» demande une limitation de l’immigration.
L’acceptation de l’initiative devrait entraîner une baisse de la croissance économique à long terme, une diminution de la demande de logements et, par conséquent, une augmentation plus faible de la valeur marchande des terrains à bâtir, des immeubles de rendement et des logements en propriété. Parallèlement, il existe un risque qu’une disponibilité limitée de main‑d’œuvre qualifiée freine la construction de logements.
La situation du marché du logement pourrait même s’aggraver au cours de la phase de préparation : l’assombrissement des perspectives à long terme et l’incertitude accrue pourraient freiner la production de logements. Si la population continue de croître, la pénurie de logements pourrait s’accentuer et exercer une pression supplémentaire à la hausse sur les loyers de l’offre.
Offres de Wüest Partner
Le 30 juin 2026, nous ferons le point sur les évolutions réglementaires lors d’un webcast (en allemand).
Wüest Dimensions permet de représenter l’impact des scénarios réglementaires sur la valeur d’un portefeuille immobilier.
Wüest Partner dispose d’un modèle de prévision de la population qui prévoit pour chaque commune de Suisse le nombre futur d’habitants, répartis par sexe, nationalité et âge, jusqu’en 2055. Ces prévisions peuvent par exemple servir de base à la planification de l’espace scolaire ou à la planification de l’emplacement et de la capacité des services de santé. Un scénario de mise en œuvre permet d’illustrer la limitation de l’immigration.
Sources
– Caldera Sánchez, Aida.; Johansson, Åsa (2013): The Price Responsiveness of Housing Supply in OECD Countries, OECD Economics Department Working Papers, Nr. 1016, OECD Publishing.
– Demografik (2026). Abschätzung der Auswirkungen einer Begrenzung der Bevölkerung in der Schweiz auf 10 Millionen. Demografik. Im Auftrag des Staatssekretariats für Migration (SEM).
– Dubois, Corinne; Weinert, Robert (2024): «Mietpreisentwicklungen: Auf der Suche nach den fundamentalen Erklärungsfaktoren», Swiss Real Estate Journal, 29.
– Helfer, Fabienne; Grossmann, Volker; Osikominu, Aderonke (2023): How does immigration affect housing costs in Switzerland? Swiss Journal of Economics and Statistics, 159(5).
– Schläpfer, Jörg (2026): Was ist los auf dem Immobilienmarkt? Die Volkswirtschaft.
– Wüest Partner (2024): Bevölkerung und Haushalte: Die Entwicklung in der Schweiz bis 2050. Blog.