Après le dimanche de votation : ce que le rejet des initiatives signifie pour le marché immobilier
Publiée: 16 juin 2026
Le 14 juin 2026, les électeurs ont rejeté deux objets qui auraient pu modifier, du moins partiellement, les dynamiques du marché du logement. À l’échelle nationale, l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! » a échoué. Dans le canton de Zurich, l’initiative sur la protection des locataires a également été rejetée, tout comme deux autres initiatives cantonales relatives au logement. Ces deux textes poursuivaient un objectif commun : atténuer les tensions sur le marché du logement. L’un visait à limiter l’immigration et donc la demande de logements. L’autre prévoyait des interventions supplémentaires sur le marché locatif.
Dans les deux cas, les électeurs ont préféré une approche plus modérée. Concernant l’initiative sur la protection des locataires, c’est le contre-projet, plus ciblé, qui s’est imposé. Pour le marché immobilier, ce double non a surtout une conséquence majeure : les effets modérateurs sur la demande et sur les valeurs immobilières que nous avions décrits dans nos deux analyses préalables aux votations ne se matérialiseront pas. Le véritable défi se recentre ainsi sur la question de l’offre.
Résumé
- L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » a été rejetée tant par le peuple que par les cantons, avec 54,8 % de non. Ainsi, la demande de logements à long terme continuera d’évoluer sous l’effet des tendances du marché du travail, des évolutions démographiques et des dynamiques géopolitiques.
- On observe toutefois qu’au niveau des régions MS, une corrélation négative apparaît entre la part de votes favorables à l’initiative et le niveau des loyers. Autrement dit, plus les loyers de l’offre sont élevés, plus la proportion de votes « non » tend à être importante. Le comportement électoral ne s’explique donc pas principalement par les tensions locales sur les marchés immobiliers.
- Dans le canton de Zurich, l’initiative sur la protection des locataires a été rejetée par 57,3 % des votants. Le contre-projet, centré sur la gestion des résiliations de bail dans le cadre de projets d’envergure, a en revanche été accepté. Les éventuelles décotes de valeur pour les immeubles soumis à une réglementation plus stricte, évoquées dans notre analyse, ne se concrétiseront donc pas.
- La pénurie structurelle de logements n’a pas été résolue par ce scrutin. Les résultats suggèrent toutefois que les mesures visant à accroître sensiblement l’offre de logements sont plus prometteuses que les restrictions de la demande ou un durcissement de la réglementation des loyers.
Un double rejet porté par une logique commune
Si les deux objets différaient dans leur contenu, leur logique économique présentait un point commun : toutes deux agissaient soit sur la demande, soit sur la réglementation du marché du logement, sans pour autant accroître l’offre de logements. L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » aurait freiné à long terme la demande supplémentaire de logements en limitant l’immigration. L’initiative sur la protection des locataires aurait renforcé la protection des baux existants dans les communes concernées, mais aurait aussi eu tendance, comme le montrent les expériences de Bâle-Ville, Genève et du canton de Vaud, à réduire les incitations à rénover et à construire, tout en exerçant une pression à la hausse sur les loyers de l’offre.
Le rejet de ces deux initiatives laisse le cadre réglementaire largement inchangé. Pour le marché immobilier, cela signifie que les perturbations potentielles sont évitées et que le marché poursuit son évolution actuelle. Les tensions structurelles qui le caractérisent demeurent toutefois entières.
Pas de pression supplémentaire sur les valeurs immobilières
Pour l’évaluation des immeubles, le rejet de l’initiative sur la protection des locataires constitue la conséquence la plus immédiate. Dans notre analyse préalable à la votation (en allemand uniquement), nous avions montré qu’une acceptation aurait entraîné des décotes de valeur en raison de cash-flows nets plus faibles et de primes de risque plus élevées. Pour les immeubles récents, celles-ci auraient été de l’ordre de 0 à 5 %, tandis que pour les immeubles locatifs plus anciens nécessitant des rénovations, elles auraient pu atteindre 10 à 20 %. Ces effets ne se matérialiseront pas. Le contre-projet accepté se concentre sur les résiliations de bail liées à des projets d’envergure et ne devrait pas influencer de manière significative les valeurs des immeubles existants. En effet, les rénovations impliquant une évacuation complète des locataires ne sont généralement pas intégrées de manière standard dans les évaluations immobilières.
Le rejet, au niveau national, de l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! » produit un effet similaire. L’immigration n’étant pas plafonnée, le principal moteur de la demande de logements demeure intact. Le risque redouté d’une hausse supplémentaire des loyers de l’offre dans le scénario d’une acceptation de l’initiative – en raison d’investissements de construction freinés alors même que la population continuerait d’augmenter – ne se concrétise donc pas. En contrepartie, l’effet modérateur à long terme qu’une demande plus faible aurait pu exercer sur les prix du logement ne se produira pas non plus.
Un découplage entre le comportement électoral et la situation du marché
On pourrait s’attendre à ce que le soutien aux initiatives soit le plus marqué là où le marché du logement est particulièrement tendu, c’est-à-dire dans les régions où les loyers sont très élevés ou où l’offre est particulièrement limitée. Cette hypothèse se vérifie, au moins en partie, pour l’initiative cantonale de protection des locataires dans certaines communes.
En revanche, ce constat ne s’applique pas à l’initiative populaire fédérale « Pas de Suisse à 10 millions ! ». Bien au contraire : à l’échelle des régions MS, les données mettent en évidence une relation plutôt négative entre la part de votes favorables et le niveau régional des loyers de l’offre. Plus les loyers de l’offre sont élevés, plus la proportion de votes « non » est importante.
Le comportement de vote ne s’explique donc pas par le seul degré de tension du marché local du logement. Il semble davantage refléter des convictions politiques générales et des considérations dépassant le contexte régional. Pour le débat sur la politique du logement, ce constat est important : la pénurie de logements est largement reconnue comme un problème. En revanche, l’adhésion aux solutions proposées dépend moins de la situation locale que des orientations politiques et des valeurs des électeurs.
Le véritable défi demeure : l’offre de logements
Le scrutin du 14 juin ne résout pas le problème fondamental du marché du logement. Certes, la hausse des loyers de l’offre a quelque peu ralenti, mais l’activité de construction reste faible au regard de la demande, malgré quelques signes récents de reprise. L’offre de logements ne parvient toujours pas à suivre la croissance de la population et du nombre de ménages observée ces dernières années. C’est précisément ce décalage entre une demande soutenue et une production insuffisante de nouveaux logements qui est à l’origine des tensions actuelles sur le marché. Tant que cette insuffisance structurelle de l’offre ne sera pas résorbée, la pression sur les loyers et les prix du logement devrait persister. Les résultats des votations suggèrent ainsi que les solutions les plus prometteuses résident moins dans des restrictions de la demande ou dans un renforcement de la réglementation que dans des mesures favorisant une augmentation durable de l’offre de logements.
À cela s’ajoute une composante conjoncturelle. Si l’économie retrouve davantage de dynamisme – comme le laissent entrevoir les indicateurs du 1ᵉʳ trimestre 2026 –, la croissance démographique pourrait elle aussi s’accélérer, entraînant une hausse supplémentaire de la demande de logements. L’échec de l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » signifie qu’aucune limitation de la demande ne viendra atténuer cette évolution. La pression en faveur d’un accroissement de l’offre devrait donc encore se renforcer.
Le secteur de la construction joue à cet égard un rôle déterminant. C’est lui qui décide si une demande croissante peut être absorbée rapidement par la création de nouveaux logements. Or, en Suisse, l’offre de logements s’est révélée particulièrement peu élastique au cours des dernières décennies. Dans les phases de forte croissance du nombre de ménages, cette rigidité s’est traduite par une nette progression des loyers de l’offre. Les résultats des votations n’y changent rien. Le défi central reste d’augmenter durablement l’offre de logements afin de mieux répondre à une demande qui demeure soutenue.
Conclusion
Les électeurs ont rejeté les solutions axées sur la limitation de la demande et le renforcement de la réglementation, privilégiant des approches plus modérées. Pour le marché immobilier, cela se traduit par une certaine continuité : pas de décotes abruptes des valeurs immobilières, pas de perturbations supplémentaires liées à l’anticipation de nouvelles règles, mais pas non plus de réponse au problème fondamental de la pénurie de logements.
L’enjeu principal reste donc inchangé depuis le 14 juin : il est nécessaire de trouver des solutions permettant de créer suffisamment de logements pour répondre aux besoins de la population. Les mesures favorisant l’augmentation de l’offre apparaissent plus prometteuses que celles visant à limiter la demande. L’acceptation du contre-projet à l’initiative sur la protection des locataires, ainsi que l’importance accordée aux questions de logement lors de ce scrutin, montrent que la volonté politique de s’attaquer à ce défi existe. L’enjeu sera désormais de traduire cette volonté en mesures concrètes favorisant l’évolution du marché de la construction, afin que l’offre de logements puisse mieux suivre la croissance démographique.