Le futur de la mobilité et ses impacts sur l’immobilier
Publiée: 11 juin 2026
À l’occasion des 20 ans de son bureau genevois et dans le cadre de l’événement Immo-Monitoring, Wüest Partner a réuni quatre experts autour d’une table ronde consacrée aux enjeux et perspectives reliant mobilité et immobilier. Les échanges ont mis en lumière une transformation progressive des systèmes de mobilité, marquée par le développement des infrastructures ferroviaires, l’évolution des usages et la montée des enjeux de durabilité, ainsi que leurs implications concrètes pour les territoires et la planification, mais aussi les opportunités à saisir pour les acteurs de l’immobilier, notamment en lien avec les nouveaux hubs de mobilité. Cet article propose une synthèse des principaux enseignements apportés par chacun des intervenants.
Intervenants :
- Alain Schenk, gestion des infrastructures, chef de la région Ouest, CFF
- Elena Cogato Lanza, professeure titulaire, Laboratoire d’urbanisme, EPFL
- Hervé Froidevaux, consultant indépendant en stratégie immobilière durable et développement urbain
- Vincent Clapasson, partner et directeur du bureau romand, Wüest Partner
Alain Schenk (CFF) : développement ferroviaire et adaptation du système de mobilité
Renforcer la flexibilité du système, mieux répondre aux besoins de pendularité et accompagner la croissance du trafic de loisirs : l’enjeu n’est pas seulement d’aller plus vite sur le rail, mais d’être plus rapide de porte à porte.
Les grands projets ferroviaires qui vont structurer la mobilité future
Alain commence par rappeler que le temps ferroviaire est long : les grands projets appelés à structurer la mobilité en Suisse sont ainsi déjà largement connus et engagés. Il cite notamment la modernisation de la gare de Lausanne, la future gare souterraine de Genève, le tunnel de Gléresse (pied du Jura), ainsi que les projets de la ligne directe entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds ainsi que de la liaison Morges–Perroy sur l’arc lémanique. Il souligne enfin qu’« il n’y aura pas de big bang de la mobilité, mais des améliorations progressives à mesure que les infrastructures sont mises en service. »
Une mobilité plus flexible : l’enjeu du « porte à porte »
Ces évolutions poursuivent plusieurs objectifs : renforcer la flexibilité du système, mieux répondre aux besoins de pendularité, mais aussi accompagner la croissance du trafic de loisirs, désormais en forte progression. Cette vision implique de dépasser une approche centrée uniquement sur le rail, en intégrant l’ensemble de la chaîne de transport : « l’enjeu n’est pas seulement d’aller plus vite sur le rail, mais d’être plus rapide de porte à porte. »
Augmenter la capacité grâce à la technologie et à la digitalisation
Pour répondre à la demande croissante, les CFF misent à la fois sur la densification de l’offre et sur l’innovation technologique. Cela passe par une augmentation de la capacité – notamment avec des trains plus longs et à deux étages – mais aussi par une utilisation plus intelligente du réseau grâce à la digitalisation, qui permet de réduire les distances entre les trains et d’améliorer les cadences.
Une planification des investissements orientée vers les besoins prioritaires
Alain insiste toutefois sur un point central : le développement ne peut se faire sans garantir la pérennité des infrastructures existantes. L’entretien, le renouvellement et la fiabilité du réseau sont essentiels pour éviter les pannes et assurer la qualité du service. En conclusion, il plaide pour une planification intégrée des investissements, afin d’assurer une utilisation efficiente des ressources publiques et de concentrer les efforts là où les besoins sont les plus importants.
Elena Cogato Lanza (EPFL) : mobilité, territoires et visions prospectives
Il existe un décalage important entre l’agglomération telle qu’elle est définie dans les instruments de planification et l’agglomération « réelle », celle qui se structure autour des mobilités quotidiennes ; ce décalage constitue l’un des angles morts des politiques actuelles.
Un décalage persistant entre les territoires planifiés et les mobilités réelles
Elena propose une lecture nuancée de l’évolution de la mobilité, en soulignant que le recul de la voiture reste contrasté selon les territoires. Si les transports publics gagnent en importance dans les agglomérations, la voiture demeure dominante dans les zones périurbaines et rurales, où les dynamiques de densification diffuse continuent d’alimenter une dépendance importante à l’automobile. Elle met ainsi en évidence décalage important entre l’agglomération telle qu’elle est définie dans les instruments de planification et l’agglomération « réelle », celle qui se structure autour des mobilités quotidiennes. Ce décalage constitue l’un des angles morts des politiques actuelles.
Imaginer une redistribution des centralités à l’échelle régionale
Dans une perspective plus exploratoire, Elena insiste sur la nécessité d’imaginer de nouvelles formes d’organisation territoriale. À partir de l’analyse historique de la région lémanique, elle montre que les transformations passées se sont souvent appuyées sur les infrastructures existantes : les sentiers sont devenus des routes, les chemins des autoroutes, sans que le maillage viaire soit fondamentalement reconfiguré. Cela suggère que les réseaux actuels pourraient eux aussi être réinterprétés. Elle évoque notamment des scénarios plus polycentriques, marqués par une multiplication de centres de taille intermédiaire et une redistribution des centralités, réduisant les hiérarchies entre grands et petits pôles.
La mobilité comme enjeu de justice territoriale
Enfin, elle élargit la réflexion à des enjeux sociétaux. Elena rappelle que le système suisse garantit un accès relativement équitable aux transports publics, indépendamment de la densité, ce qui constitue une forme de justice territoriale. Dans ce contexte, elle invite à questionner le lien entre densité, accessibilité et droits et souligne que son rôle, en tant qu’académique, est d’« imaginer ce qui n’est pas encore pensable. » Dans cette logique, Elena propose, de manière volontairement provocatrice, d’expérimenter des quotas de mobilité individuelle motorisée. Une telle contrainte pourrait, selon elle, agir comme un véritable laboratoire d’innovation, en révélant les marges d’adaptation du système : « on verrait alors quelles sont les crises, les inerties, les potentiels ».
Hervé Froidevaux (consultant indépendant) : mobilité, usages et opportunités pour l’immobilier
Les opportunités futures pourraient résider dans l’émergence de nouveaux types de hubs, intégrant des formes de mobilité plus hybrides, entre transport individuel et collectif. Ces pôles pourraient structurer de nouvelles centralités hors des grands centres et favoriser des projets immobiliers mixtes.
La « ville du quart d’heure » atteint ses limites face aux mobilités liées au travail
Hervé apporte une lecture pragmatique du lien entre mobilité et immobilier, en relativisant notamment la portée du concept de « ville du quart d’heure ». Selon lui, ce modèle fonctionne bien pour les activités du quotidien — faire ses courses, accéder aux services ou aux loisirs — mais atteint ses limites dès qu’il s’agit des déplacements liés au travail. « Pour le travail, il y a quand même beaucoup de gens qui vont plus loin, voire nettement plus loin », rappelle-t-il, soulignant ainsi le rôle toujours central des mobilités pendulaires.
Les flux logistiques, un défi majeur souvent sous-estimé
Il attire également l’attention sur un enjeu souvent sous-estimé : celui des flux de marchandises. Au-delà des déplacements de personnes, la mobilité concerne aussi les échanges entre territoires, avec une croissance marquée des livraisons et du trafic logistique, qui constitue un défi majeur pour l’organisation urbaine.
« Transports du quart d’heure » : une mobilité pensée sans rupture entre les modes
Enfin, il insiste sur un enjeu clé pour l’avenir : la continuité et la fluidité des déplacements entre les différents modes, qu’il qualifie de « transports du quart d’heure ». Il appelle ainsi à dépasser les oppositions entre mobilité individuelle et transports publics pour se concentrer sur un objectif opérationnel : « aucune attente de plus de 10 à 15 minutes, quel que soit le mode, quel que soit le lieu ». Sa vision repose sur une mobilité sans rupture, où le « dernier kilomètre » est aussi performant que le reste du trajet, afin de réduire les temps d’attente et d’améliorer l’expérience globale des usagers.
Les hubs de mobilité hybrides ouvrent de nouvelles perspectives pour l’immobilier
Du point de vue immobilier, Hervé observe que les pôles de transport public, notamment autour des gares, ont déjà fait l’objet d’importants développements au cours des dernières décennies. Les opportunités futures pourraient ainsi résider dans l’émergence de nouveaux types de hubs, intégrant des formes de mobilité plus hybrides, entre transport individuel et collectif, comme les véhicules autonomes. Ces nouveaux pôles pourraient permettre de structurer des centralités en dehors des grands centres et de soutenir des projets immobiliers mixtes, en créant une demande pour des activités commerciales.
Vincent Clapasson (Wüest Partner) : mobilité et immobilier – arbitrages et stratégies des investisseurs
Les critères ESG prennent une importance croissante dans les stratégies d’investissement ; par exemple, l’intégration d’infrastructures pour les vélos ou l’accessibilité multimodale.
La synchronisation entre accessibilité et développement immobilier devient essentielle
Vincent met en évidence l’importance croissante de la mobilité dans les dynamiques du marché immobilier. Il rappelle que la synchronisation entre développement immobilier et accessibilité est déterminante : « certains projets ont par le passé été réalisés en anticipant des infrastructures de transport qui tardaient à se concrétiser, entraînant des périodes prolongées de vacance ». Aujourd’hui, les acteurs sont plus attentifs à cette adéquation.
Investisseurs : les critères ESG renforcent l’importance de la mobilité
Il met également en avant le rôle structurant des cadres réglementaires et normatifs. Les normes de stationnement, par exemple, incitent à réduire le nombre de places de parking dans les zones bien desservies. Parallèlement, les critères ESG prennent une importance croissante dans les stratégies d’investissement. « On sait que dans les normes de durabilité, il y a toute une partie qui concerne la mobilité », rappelle-t-il, évoquant par exemple l’intégration d’infrastructures pour les vélos ou l’accessibilité multimodale. Ces dynamiques traduisent un mouvement plus large, à la fois réglementaire et financier, qui pousse les investisseurs à intégrer davantage les enjeux de mobilité dans leurs projets.
Préserver la performance du système suisse plutôt que le révolutionner
En conclusion, Vincent adopte une posture mesurée. S’il reconnaît les défis liés à la croissance démographique, à la densification et à l’évolution des mobilités, il souligne également la qualité du système suisse. Selon lui, l’enjeu principal réside moins dans une transformation radicale que dans la capacité à préserver et à améliorer un système déjà performant, en veillant à maintenir un haut niveau d’accessibilité sur l’ensemble du territoire.

Immo-Monitoring
La mobilité, ses enjeux et ses impacts sur les marchés immobiliers font l’objet de deux nouveaux articles – « Mobilité en mutation : conséquences pour les marchés immobiliers » et « Comment les projets de transport transforment le marché immobilier » – disponibles sur la plateforme en ligne Immo-Monitoring.