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Parc immobilier suisse : l’état actuel de la trajec­toire de décar­bo­nation

Publiée: 22 octobre 2024Dernière mise à jour : 15 août 2025

Le parc immobilier suisse est bien engagé sur la voie du zéro émission nette. Cette nouvelle réjouis­sante doit toutefois être replacée dans le contexte de la métho­do­logie restrictive relative à l’inventaire des gaz à effet de serre, d’après laquelle seules les émissions issues de la combustion directe de combus­tibles fossiles (mazout et gaz) sont attri­buées au secteur du bâtiment. L’électricité consommée par le bâti ou les émissions grises générées par la trans­for­mation et la construction de bâtiments sont imputées au secteur indus­triel et non au secteur du bâtiment.

Cet article présente les défini­tions utilisées dans l’inventaire des gaz à effet de serre et inter­prète les chiffres et les évolu­tions les plus perti­nents.

Un net recul des émissions malgré une super­ficie plus impor­tante

En 2022, le secteur du bâtiment suisse a émis un total de 9,4 millions de tonnes d’équivalent CO21, soit 22,6 % des émissions de CO2 en Suisse. Ce chiffre provient de l’inventaire des gaz à effet de serre que l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) établit chaque année. Les dernières données dispo­nibles datent de 2022. Un hiver excep­tion­nel­lement doux avait alors entraîné une baisse parti­cu­liè­rement marquée des émissions. De telles fluctua­tions liées aux condi­tions météo­ro­lo­giques sont habituelles et se produisent réguliè­rement.

Mais la tendance à long terme va dans le même sens : entre 1990 et 2022, une réduction de 43,8 % a été enregistrée (l’année 1990 a été définie comme année de référence dans l’Accord de Paris sur le climat). Parmi les multiples raisons de cette baisse signi­fi­cative figurent les progrès techno­lo­giques, des lois plus strictes en matière de construction et des consi­dé­ra­tions écono­miques promet­teuses.

La renta­bilité a récemment fait l’objet d’une analyse dans une étude détaillée. Il en ressort que des inves­tis­se­ments impor­tants doivent être réalisés, qui permet­tront de réduire les coûts de chauffage et d’augmenter la valeur des biens sur le marché. Globa­lement, les inves­tis­se­ments (après déduction des subven­tions et des économies fiscales) et les augmen­ta­tions de valeur pour les proprié­taires tendent à s’équilibrer, bien qu’il existe des diffé­rences consi­dé­rables selon les biens. La renta­bilité pour le proprié­taire varie selon le bien et l’étendue de la rénovation, mais des tendances claires se dégagent : elle diminue généra­lement avec l’ampleur des rénova­tions, mais augmente en fonction du montant des aides publiques, de la taille de l’immeuble et des prix pratiqués localement.

Le recul des émissions est d’autant plus remar­quable que la surface des bâtiments chauffés, appelée surface de référence énergé­tique (SRE), a augmenté de 46,6 pour cent durant la même période pour atteindre 796 millions de mètres carrés (selon l’estimation de Wüest Partner présentée sur le site Internet de l’OFEN). Cela signifie que l’intensité des émissions, c’est-à-dire les émissions par unité de surface chauffée, a diminué encore plus fortement, de 61,7 %. Si l’on divise les émissions totales du secteur du bâtiment par la surface de référence énergé­tique totale, on obtient en 2022 une valeur moyenne de 11,8 kg d’équivalent CO2 par mètre carré de SRE.

Le rôle central du chauffage

La réduction des émissions de gaz à effet de serre du bâti est princi­pa­lement liée aux techno­logies de chauffage utilisées. Suite aux nouvelles lois canto­nales en matière de construction, qui s’appuient sur le MoPEC 2014, les systèmes de chauffage au mazout et au gaz en fin de vie sont désormais majori­tai­rement remplacés par des systèmes à énergie renou­ve­lable. Dans les nouvelles construc­tions, ce sont surtout les pompes à chaleur, le chauffage à distance ou les chauf­fages à copeaux de bois qui sont utilisés depuis un certain temps déjà. Avec le rempla­cement des généra­teurs de chaleur à énergie fossile comme le mazout et le gaz, leurs émissions dispa­raissent de l’inventaire des gaz à effet de serre du secteur du bâtiment.

L’isolation réduit les besoins thermiques

Les rénova­tions de l’enveloppe du bâti ont également un impact. L’installation de nouvelles fenêtres ainsi que l’isolation de la façade et du toit réduisent généra­lement de plus de la moitié les besoins thermiques d’un bâtiment. Cette réduction des besoins énergé­tiques diminue les émissions de gaz à effet de serre des immeubles chauffés aux énergies fossiles. L’isolation contribue également de manière impor­tante à la réali­sation des objectifs énergé­tiques.

Selon les perspectives énergé­tiques 2050+ de la Confé­dé­ration, les besoins thermiques du bâti, calculés en mètres carrés de SRE, doivent être réduits de 35 % entre 2020 et 2050. Cependant, les perspectives énergé­tiques 2050+ ont une portée et une légitimité moindres qu’une loi.

Objectif clima­tique : zéro émission nette d’ici 2050

Après l’adoption par les électeurs, le 18 juin 2023, de la loi fédérale sur les objectifs en matière de protection du climat, sur l’innovation et sur le renfor­cement de la sécurité énergé­tique (loi sur le climat), les objectifs de réduction sont désormais inscrits dans la légis­lation. Selon l’article 4 de la loi sur le climat, le parc immobilier ne doit plus émettre en 2040 que 18 % des émissions de gaz à effet de serre de 1990, ce qui signifie que les émissions doivent tout de même être réduites de 67,9 % entre 2022 et 2040. À partir de 2050, l’objectif zéro émission nette s’appliquera, ce qui signifie qu’à partir de 2050, la Suisse ne devra pas rejeter dans l’atmosphère plus de gaz à effet de serre que ce qui peut être absorbé dans le cadre d’un stockage naturel et technique.

Pour 2030, il n’existe pas d’objectif inscrit dans la loi pour le secteur du bâtiment. Il existe cependant une mention dans un projet d’ordonnance. Selon le projet d’ordonnance relatif à la loi sur le CO2 pour les années 2025 à 2030, actuel­lement soumis à consul­tation, les émissions du parc immobilier devraient encore repré­senter en 2030 la moitié de celles de 1990.

Le rythme actuel permet de rester sur la voie de la diminution

Le parc immobilier devrait atteindre cet objectif inter­mé­diaire. Le dernier objectif inter­mé­diaire, publié dans l’ordonnance relative à la dernière loi sur le CO2, prévoyait une baisse des émissions de 40 % d’ici 2020 (voir tableau 1 du message relatif à la révision de la loi sur le CO2). Même si le parc immobilier a manqué de peu cette valeur cible, il l’a atteinte en 2022.

Comment situer les diminu­tions de ces dernières années par rapport à la trajec­toire de réduction future ? Pour que les 9,4 millions de tonnes d’équivalent CO2 émis par le parc immobilier en 2022 puissent être réduits à zéro d’ici 2050, les émissions doivent être réduites de 340 000 tonnes chaque année. C’est moins que ces dernières années : entre 2010 et 2022, la baisse moyenne était de 420 000 tonnes par an. La dynamique de réduction des années 2010 serait donc suffi­sante pour suivre la trajec­toire de diminution prévue. Ainsi, l’affirmation fréquente selon laquelle le taux de rénovation serait trop faible ou que les inves­tis­se­ments seraient insuf­fi­sants ne s’applique donc pas aux objectifs clima­tiques du parc immobilier. Ce dernier est sur la bonne voie pour atteindre les objectifs clima­tiques mesurés à l’aide de l’inventaire des gaz à effet de serre, ce qui est très prometteur.

Par ailleurs, une accélé­ration de la diminution a été observée au cours des trois dernières décennies. Entre 2000 et 2010, la baisse moyenne n’était que de 200 000 tonnes par an, et entre 1990 et 2000, on a même enregistré une hausse de 20 000 tonnes par an. Ces perspectives promet­teuses doivent cependant être nuancées par trois aspects en partie contra­dic­toires :

  1. D’une part, le principe de Pareto s’applique également à la réduction des émissions : l’efficacité des rénova­tions énergé­tiques est élevée pour une partie du bâti, mais nettement plus faible pour une autre partie du bâti. Le bâti plus complexe à rénover est généra­lement mis aux normes énergé­tiques plus tardi­vement. À titre d’exemple, la faible renta­bilité écono­mique de la rénovation énergé­tique d’un logement de vacances rarement utilisé montre que le maintien du rythme de réduction n’est pas une évidence.
  2. Il faut s’attendre à d’autres avancées techno­lo­giques. Parmi les exemples récents, il y a la baisse des prix des instal­la­tions photo­vol­taïques ou l’augmentation constante de la perfor­mance des pompes à chaleur.
  3. Bien que le passage aux pompes à chaleur électriques réduise les émissions du parc immobilier, il entraîne également un certain report : en effet, l’électricité avec laquelle les pompes à chaleur fonctionnent est compta­bi­lisée dans les émissions du secteur indus­triel.

Dans les faits, la répar­tition par secteurs est déter­mi­nante pour inter­préter correc­tement l’évolution favorable concernant le parc immobilier et la trajec­toire de réduction.

Métho­do­logie de l’inventaire des gaz à effet de serre

Les émissions de gaz à effet de serre produites en Suisse sont réparties en diffé­rents secteurs. Si l’on transpose la logique de l’inventaire des gaz à effet de serre au concept de “scopes”, on pourrait dire que, dans le secteur du bâtiment, seules les émissions de scope 1 sont prises en compte.

Dans le cas du bâti, les émissions de scope 1 sont celles qui sont produites direc­tement sur place lors de la combustion de mazout et de gaz pour chauffer les bâtiments et l’eau. De nombreuses émissions liées aux bâtiments ne sont pas attri­buées au secteur de la construction. C’est le cas, par exemple, des émissions liées à la production d’électricité, qui est utilisée dans le bâti mais produite ailleurs (scope 2). De plus, les émissions liées à la production de marchan­dises dans les bâtiments commer­ciaux ou indus­triels ne sont pas prises en compte, pas plus que celles liées à l’installation de nouveaux éléments de construction, appelées “émissions grises” (scope 3)2.

Le secteur du bâtiment enregistre une réduction plus impor­tante que le transport et le secteur indus­triel

C’est le secteur des trans­ports qui a généré le plus d’émissions en 2022, avec 32,9 pour cent, suivi par le secteur indus­triel avec 23,2 pour cent. Alors que le parc immobilier a pu réduire ses émissions de 46,6 % depuis 1990, les trans­ports ont enregistré une baisse de 7,9 % et le secteur indus­triel de 27,3 %. Dans la catégorie “Autres”, qui comprend notamment l’agriculture ou la gestion des déchets, la baisse a été de 12,6 %. Compte tenu des diffé­rentes évolu­tions passées, les objectifs clima­tiques fédéraux pour le bâti prévoient également des réduc­tions plus rapides à l’avenir que pour les autres secteurs (voir graphique ci-dessous).

Il convient de noter que le secteur de la construction ne fait pas partie du secteur du bâtiment, mais du secteur indus­triel. La construction et la rénovation de bâtiments génèrent d’importantes émissions de CO2. La réduction de ces émissions grises du point de vue de l’immobilier est néces­saire pour atteindre l’objectif zéro émission nette. La décar­bo­ni­sation du secteur de la construction progresse, notamment par le choix des matériaux. Dans une étude, nous avons estimé que des émissions corres­pondant à 1,2 % de l’inventaire des gaz à effet de serre seraient écono­misées si l’on parvenait à doubler l’utilisation du bois comme matériau de construction en Suisse.

Le rôle et le défi de l’économie circu­laire

Étant donné qu’une construction totalement neutre en CO2 n’est guère réali­sable à l’heure actuelle, l’économie circu­laire prend de plus en plus d’importance. Cela implique que les bâtiments existants devraient être utilisés le plus longtemps possible ou être rénovés avec des matériaux recyclés, plutôt que d’être recons­truits. Toutefois, compte tenu de l’urbanisation rapide en Suisse et du nombre d’éléments de construction étroi­tement imbriqués, il est difficile de les séparer et de les réuti­liser, ce qui repré­sente un défi majeur pour le secteur de la construction. Par contre, le rempla­cement des systèmes de chauffage est beaucoup plus simple. Le secteur du bâtiment peut ainsi respecter la trajec­toire de réduction vers le zéro émission nette. L’importance du respect de la trajec­toire de réduction pour atteindre les objectifs clima­tiques est démontrée par la part élevée que repré­sente le secteur du bâtiment dans les émissions totales : entre 1990 et 2010, ce secteur était respon­sable en moyenne de 30 % des émissions enregis­trées dans l’inventaire des gaz à effet de serre.

  1. Outre le dioxyde de carbone, il existe d’autres gaz à effet de serre, comme le méthane ou le protoxyde d’azote, qui contri­buent au réchauf­fement clima­tique. Pour une évaluation cohérente, leur impact sur le climat est converti en équivalent CO2. ↩︎
  2. Cette métho­do­logie s’inspire des direc­tives relatives aux gaz à effet de serre de la CCNUCC (Convention-cadre des Nations Unies sur les change­ments clima­tiques). ↩︎