Droits de douane américains: impacts régionaux
Publiée: 29 mai 2025Dernière mise à jour : 08 août 2025
Les nouveaux droits de douane américains sur les importations de biens industriels et de matières premières affectent l’économie suisse. Dans cet article, nous analysons quelles régions suisses sont les plus exposées. Pour ce faire, nous calculons un score par canton ou type de commune, qui montre quelle partie de l’économie locale est directement touchée par les droits de douane américains. Pour effectuer ce calcul, nous combinons les données douanières nationales, les chiffres de l’emploi régional, et le modèle de création de valeur de Wüest Partner et considérons différents scénarios douaniers.
Droits de douane américains sur les exportations industrielles suisses: le point sur la situation
Au printemps 2025, l’administration du président Trump a pris de nouvelles mesures de politique commerciale qui concernent également la Suisse. Outre les droits de douane existants sur des types de produits spécifiques tels que l’aluminium, l’acier ou les véhicules, des droits de douane dits «réciproques», spécifiques à chaque pays, ont été introduits pour la première fois début avril. Ceux-ci devaient s’appliquer aux pays ayant un fort excédent commercial par rapport aux États-Unis, dont la Suisse. Cela aurait entraîné une taxe douanière effective de 31% sur les exportations industrielles suisses. Certains types de produits, comme les produits pharmaceutiques, en étaient cependant exemptés.
Le 9 avril 2025, ces surtaxes spécifiques à chaque pays ont été suspendues pendant 90 jours, ce qui a ramené le droit de douane suisse sur les biens industriels au niveau universel de 10%. Cette mesure a été communiquée par le gouvernement américain comme une mesure de confiance en amont des discussions bilatérales avec différents partenaires commerciaux, dont la Suisse.
Depuis lors, le président Trump a prolongé une seule fois la suspension des droits de douane réciproques, repoussant leur réintroduction au 1er août 2025, afin de laisser place à de nouvelles négociations. Malgré des discussions intensives entre la Suisse et les États-Unis, aucun accord n’a pu être conclu. En conséquence, à l’expiration du délai fixé, le 31 juillet 2025, le Département du commerce des États-Unis a annoncé l’instauration de droits de douane supplémentaires de 39 % sur la plupart des exportations industrielles suisses. Ces nouvelles mesures sont entrées en vigueur le 7 août 2025.
Cette surtaxe est exceptionnellement élevée – par exemple, elle est plus de deux fois supérieure au taux de 15 % appliqué par les États-Unis sur les produits de l’Union européenne. Les exemptions définies à l’annexe II du décret présidentiel – notamment pour les produits pharmaceutiques, les semi-conducteurs ainsi que les produits énergétiques et les matières premières – restent en vigueur, tout comme les surtaxes sectorielles sur les produits en acier et en aluminium (50 %), sur les véhicules et pièces détachées (25 %) ainsi que sur les demi-produits en cuivre et les produits dérivés riches en cuivre (50 %).
Dans le scénario de base, nous supposons que les nouveaux droits de douane américains de 39 % sur la majorité des exportations industrielles suisses entreront en vigueur de manière permanente à partir du 7 août 2025. Des exceptions s’appliquent pour les produits pharmaceutiques, les semi-conducteurs ainsi que les produits énergétiques et les matières premières, qui pourront continuer à être importés aux États-Unis sans droits de douane. Un supplément sectoriel de 50 % est appliqué aux produits semi-finis en acier, en aluminium et en cuivre, tandis que les véhicules et les pièces détachées sont soumis à un droit de 25 %. En conséquence, nous attribuons à chaque secteur le taux de droit de douane américain correspondant (0 %, 25 %, 39 % ou 50 %).
Nous répartissons les exportations nationales de marchandises mondiales et américaines en CHF par secteur proportionnellement aux chiffres régionaux liés à l’emploi (par canton et type de commune).[1] Nous prenons en compte non seulement le taux d’exportations, mais aussi l’importance régionale des droits de douane pour la création de valeur. Pour cela, nous utilisons le modèle de création de valeur de Wüest Partner, qui modélise la valeur ajoutée brute pour chaque région et chaque secteur. Dans un premier temps, nous pondérons à la baisse, de façon proportionnelle, les secteurs et les régions dont la valeur ajoutée brute modélisée est faible par rapport aux exportations, comme c’est le cas lorsqu’une grande part des intrants est importée. Ensuite, nous calculons la part de la valeur ajoutée brute d’un secteur par rapport à la valeur ajoutée brute totale régionale. Cela permet de donner plus de poids aux secteurs ayant une plus grande importance économique.
Nous calculons d’abord des scores partiels pour chaque région et chaque secteur en pondérant la part des exportations soumises à des droits de douane avec les deux facteurs de valeur ajoutée. Nous additionnons ensuite ces scores partiels pour l’ensemble des secteurs et obtenons ainsi un score d’impact global par région. Nous le plaçons ensuite sur une échelle de 1 (faiblement affecté) à 5 (très fortement affecté). Ce score n’est comparable qu’au sein d’un même niveau géographique et doit toujours être considéré par rapport aux autres régions de ce niveau.
Il convient de souligner que notre analyse ne prend pas en compte le fait que certaines entreprises suisses disposent peut-être de filiales aux États-Unis, capables d’assurer une partie de la production directement sur place. Une telle production locale – ou d’éventuelles délocalisations futures – pourrait atténuer l’impact régional des droits de douane américains. Toutefois, en l’absence de données suffisantes, cet effet ne peut être quantifié de manière fiable.
[1] En lien avec les données dont nous disposons, nous utilisons les chiffres de l’emploi comme des indicateurs de la répartition réelle des exportations par région, ce qui peut entraîner de légères divergences par rapport à la réalité.
Impact selon le type de commune
Les grandes villes et les régions touristiques moins touchées
La figure 1 montre très clairement que l’exposition aux droits de douane américains varie en fonction du profil structurel des communes:
- Les communes industrielles et agricoles ainsi que les petites villes sont les plus exposées. C’est là que dominent les entreprises manufacturières et les industries de précision et/ou mécaniques qui exportent beaucoup vers les États-Unis, ce qui rend l’impact des droits de douane particulièrement élevé. Le volume important des exportations dans les secteurs soumis à des droits de douane explique donc les pics observés.
- Les communes aisées situées en périphérie et surtout les grandes villes et leurs agglomérations sont les moins touchées. Le tissu sectoriel des agglomérations comme Zurich est fortement orienté vers les services et la finance. De ce fait, elles sont relativement peu touchées par les droits de douane américains sur les produits industriels. Les régions touristiques sont également moins affectées que les communes industrielles.
Impact au niveau cantonal
Nidwald particulièrement exposé
Le canton de Nidwald est de loin le plus touché par les droits de douane américains. C’est surtout le secteur de l’aviation dont il est question ici – en particulier l’entreprise Pilatus Flugzeugwerke AG, dont le siège est situé à Stans. Les États-Unis représentent un de ses principaux marchés et l’entreprise est fortement orientée vers l’exportation. De ce fait, le canton de Nidwald enregistre de loin la plus grande part des exportations américaines concernées. Cette forte orientation vers le marché américain, combinée à la part disproportionnée du secteur aéronautique dans la création de valeur brute totale au niveau du canton, explique ce niveau d’exposition relativement élevé. Une réaction possible, notamment de la part des grandes entreprises, face à l’instauration de droits de douane consiste à implanter des filiales locales – une stratégie que Pilatus Aircraft Ltd. avait d’ailleurs adoptée avant même l’introduction des nouvelles mesures tarifaires.
Les places 2 à 5 sont occupées par :
- Le canton du Jura, avec son industrie horlogère et de machines de précision, pour laquelle les États-Unis constituent un marché clé – par exemple Richard Mille SA. Avec plus de 20% des employés travaillant dans des secteurs touchés par les droits de douane, le canton du Jura représente ici le pourcentage le plus élevé de tous les cantons.
- Le canton d’Obwald, porté par une forte proportion d’industries dans les domaines des hautes technologies, de l’agroalimentaire et des plastiques, avec des entreprises comme Nahrin SA ou Maxon Motors SA.
- Le canton de Soleure, grâce à une importante industrie mécanique et métallurgique (par exemple à Olten et Granges).
- Appenzell Rhodes-Intérieures, qui compte une forte proportion d’industries électriques et mécaniques. De ce fait, les secteurs soumis aux droits de douane représentent une part supérieure à la moyenne de la création de valeur brute cantonale.
La situation est très différente dans le canton de Bâle-Ville ou d’Argovie. Ici, l’industrie pharmaceutique, qui est actuellement (encore) exemptée des droits de douane américains, est tellement prépondérante que seule une petite partie de la création de valeur est exposée aux droits de douane américains – même si les volumes d’exportation vers les États-Unis sont élevés. Dans un autre scénario, nous supposons que l’industrie pharmaceutique devra, à l’avenir, s’acquitter du même tarif douanier standard que les autres biens industriels – une mesure que le gouvernement américain a déjà évoquée à plusieurs reprises.
Incertitude concernant les sites pharmaceutiques
Si nous appliquons également aux produits pharmaceutiques le tarif douanier américain standard de 39% actuellement en vigueur, la situation change du tout au tout (figure 3). Avec la suppression de l’exonération des droits de douane pour l’industrie pharmaceutique, le canton de Bâle-Ville affiche le score relatif le plus élevé, avec les acteurs mondiaux Roche et Novartis. Schaffhouse suit de près, avec Johnson & Johnson, l’un des principaux employeurs du canton et l’un des plus grands producteurs pharmaceutiques de Suisse.
Les cantons de Lucerne, Fribourg, Vaud, Bâle-Campagne et Argovie enregistrent également un impact relatif nettement plus élevé dans le scénario où des droits de douane s’appliquent au secteur pharmaceutique. Ils se caractérisent tous par une importante industrie pharmaceutique, biotechnologique ou des sciences de la vie, à la fois très orientée vers l’export et marquée par une forte création de valeur. Bâle-Campagne est fortement lié à la région bâloise. Lucerne et Vaud abritent d’importants sites de production d’entreprises internationales (par exemple MSD ou Merck SA) et Argovie est un canton bien établi pour les entreprises de sciences de la vie proches de la recherche.
Dans le même temps, le score relatif du canton de Nidwald ne diminue que modérément: son industrie aéronautique reste fortement exposée et ne perd que légèrement en importance relative.
Dans l’ensemble, ce scénario montre à quel point les réglementations douanières peuvent affecter de manière ciblée un secteur et ses réseaux locaux de création de valeur, en particulier le cluster pharmaceutique très spécialisé du nord-ouest de la Suisse.
Conclusions
Notre score relatif permet de voir quelles régions suisses sont particulièrement exposées aux droits de douane américains sur les importations de biens industriels – et, dans le scénario où des droits de douane sur les produits pharmaceutiques s’appliquent, sur les produits pharmaceutiques également. Dans le scénario de référence actuel, Nidwald est le plus exposé en raison de son industrie aéronautique très tournée vers l’exportation, suivi par le Jura, Obwald et Soleure, où les industries de précision et/ou mécaniques dominent. Les centres de services et financiers tels que Zurich, ainsi que les régions purement touristiques, sont en revanche moins touchés.
Dans l’hypothèse d’un droit de douane de 39% sur les produits pharmaceutiques, Bâle-Ville serait la plus touchée par les droits de douane américains. L’analyse montre que ce n’est pas seulement le volume des exportations qui compte, mais aussi et surtout la part de création de valeur qui détermine la vulnérabilité d’une économie face aux mesures protectionnistes d’outre-Atlantique.
Cadre d’analyse
Notre analyse porte uniquement sur les différences entre régions suisses concernant l’impact direct des droits de douane américains, sans tenir compte de l’impact au niveau des chaînes d’approvisionnement. Nous ne quantifions volontairement aucun montant absolu de pertes ou de gains, car la charge douanière réelle varie fortement en fonction de la taille de l’entreprise, de la structure de la chaîne d’approvisionnement et du pouvoir de négociation. De nombreux exportateurs peuvent contourner les droits de douane, légalement ou de façon opérationnelle, par exemple en procédant à un réacheminement via des zones de libre-échange, en avançant certaines étapes de la chaîne de valeur ou en utilisant des règles de type “first-sale”. Ces optimisations spécifiques aux entreprises sortent du cadre de cette étude et pourraient atténuer les différences régionales mises en évidence.
Depuis l’annonce de l’introduction de tarifs douaniers américains au printemps 2025, le contexte macroéconomique s’est durci en raison d’une plus grande incertitude. L’indice relatif à l’activité économique hebdomadaire du SECO a toutefois montré une nouvelle forte tendance à la hausse début 2025. Cette évolution a également été soutenue par une augmentation des exportations au premier trimestre 2025 (+4,4% en termes réels par rapport à l’année précédente). Un moteur possible de cette dynamique a été l’anticipation des livraisons : dès avant la première menace de droits de douane, les exportateurs suisses avaient commencé à renforcer leurs stocks aux États-Unis. Après l’annonce des nouveaux droits de douane de 39 % le 31 juillet 2025, de nombreuses entreprises ont également profité du délai restant pour expédier leurs marchandises aux États-Unis avant l’entrée en vigueur des mesures. Ce comportement illustre à quel point les droits de douane et les menaces connexes influencent profondément les décisions en matière de commerce et d’investissement. Les taxes supplémentaires, combinées à l’incertitude concernant de nouveaux droits éventuels – notamment sur les produits pharmaceutiques – constituent un frein aux investissements et pèsent sur le climat économique. Nos résultats régionaux doivent être interprétés à la lumière de ce contexte économique global mitigé.